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86

On est 25 à se preparer, tous les matins c'est la bagarre,
On joue des coudes pour se retrouver le prem's sur la ligne de départ,
Ca fait gamin mais on s'en fout, au moins la journée commence bien,
Et ça vanne pire qu'un clash de slam en quittant le point numéro 1.
A chaque fois c'est la même histoire, y a l'soleil qui m'éclate les yeux,
Mais j'y peux rien si c'est à  l'Est que s'trouve le point numéro 2.
C'est d'abord ses talons que j'vois qui tapotent frileusement le trottoir
C'est obligé, au taf, Nicole est toujours en avance ou alors toujours en retard.
J'la connais pas assez pour l'dire mais je sais qu'c'est la seule avec moi
Quand vient l'aurore pour découvrir la foule du point numéro 3.
Chaque fois ça nous fait rigoler, ils ont l'air prêts à  s'tirer dessus
Pour être celui qui pourra dire qu'c'est le premier à nous avoir vus,
Ils s'marchent dessus en dégainant le sésame qu'ils auront à montrer,
Si ils veulent avoir la moindre chance que j'daigne devant eux m'arreter.
Et ça se bouscule et ça cavale, et ça vient t'faire des calins
Moi j'suis pas dupe de leur manége : ils me laisseront 500 metres plus loin.
Mais j'suis pas du genre rancunier, en passant devant l'Hotel de Ville
Du coin de l'oeil je surveille Malik, qui a cours à 8 heures et demie pile.
Si il est pas là  j'attends un peu, ça peut arriver à tout le monde
De quitter le pays des rêves en retard de quelques secondes.
Ca fait des jaloux j'te l'cache pas, y a vraiment des gens acariatres,
De toutes façons c'est moi qui décide... quittons le point numéro 4.
Du 5, j'ai pas envie d'parler j'l'ai toujours vu comme une erreur
J'préfére de loin l'numéro 6 qu'est un vrai concentré d'bonheur,
Y a 3 générations de Belkacem, qui m'attendent là  toute la journée
Bénédicte et sa soeur Christelle et leurs cartables toujours trop chargés,
Y'a aussi Georges qui vient des Iles qui tient le pressing "5 à sec"
Et tout ce petit monde m'accompagne en direction du point numéro 7.
Celui-là  c'est vraiment l'bordel même si parfois j'trouve ça risible,
Mais c'est vraiment la débandade, ces gamins sont incorrigibles,
C'est à celui qui sautera le premier qu'aura les 2 pieds sur l'trottoir,
Et même Nicole me quitte en oubliant de me dire au revoir
C'est vrai c'est pas la fin du monde mais ça fait toujours un peu triste
De les voir se vautrer sans vergogne dans leur vie individualiste.
Tu comprends c'est un peu mes enfants et tous les matins j'fais l'appel
Le jour où un seul est absent c'est une catastrophe naturelle.
Mais, comme on dit, la vie continue et y a plein d'gens qui veulent me voir
Même si leurs étreintes éphéméres chassent rarement ce p'tit coup d'cafard
Heureusement au détour d'un virage quelquefois j'rencontre des copains
Qui rentrent fourbus faire un p'tit somme pour reposer leur mal de reins
y m'font un p'tit clin d'oeil complice pour me dire t'inquiéte pas, on est là, fils
Ils savent que c'est pas toujours simple d'être l'autobus 86.
C'est pas un métier trés facile mais ça fait 40 ans que j'suis là 
C'est pas à 2 ans d'la retraite que tu m'verras baisser les bras,
J'ai tellement vu de rires, de larmes, et d'regards à jamais résignés,
Personne mieux que moi pourra te dire combien d'fois j'ai eu l'coeur serré.
Et tous les soirs ça recommence en m'garant je pense au lendemain,
A ceux dont j'connais pas les noms et dont j'écouterai les chagrins
Aux p'tits bisous, aux dos voutés, à mes siéges taggés au marqueur,
Aux p'tites frimousses, aux gens qui s'poussent, à ceux qui toussent ou qui lisent Proust
et aux fraudeurs qui s'glissent en douce quand ils entendent "c'est bon les gars ! y a pas les leurs !",
Y en a du monde dans ma remorque et y a qu'les anciens, vieux comme moi
Pour se rappeler de l'époque bénie du p'tit poinçonneur des Lilas.
Parce qu'aujourd'hui derriére mon siége y a aussi le jeunecadre dynamique,
Qu'il faut menacer pour qu'il céde sa place à ceux qui pourraient lui conter l'horreur d'un conflit atomique
Les p'tites pétasses made in Zara plus concernées par le string ficelle que par la misére au Sahel
Ont remplacé la femme classe des années 50 et le tailleur Coco Chanel
Ceux qui hurlent aprés le prix du ticket, comme si mon pére était l'patron de la RATP
Et qui oublient qu'un jour de gréve c'est d'abord un jour pas payé.
Si j'commençais à t'faire la liste de la façon dont l'métier s'dégrade
Faudrait qu'tu laches beaucoup d'oseille, y a plus de tomes que la Pléiade.
Heureusement dans mon road movie pitoyable
le point depart est connu et l'arrivée toujours invariable,
Y'a ma Nicole, le ptit Malik et la tribu des Belkacem,
Georges, Bénédicte, la p'tite Christelle qui tous les jours me donnent des ailes
Ceux pour qui chaque matin j'suis pas seulement un numéro
Ou simplement le casse-couilles moins rapide qu'une ligne de métro.
C'est ces gens-là qui donnent envie d'se lever et de toujours continuer
à être dans leur vie la certitude qu'il y a des choses qu'ont pas changé.
Ca m'a fait du bien de te parler, parfois c'est bon d'vider sa tête
Crois pas qu'j'te jette... mais là  tu changes... mes amitiés au 87.
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